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Prison ferme requise contre un policier de l’Office anti-stupéfiants soupçonné d’avoir informé un trafiquant de drogue

By 26 mars 2025mars 28th, 2025Actualités

Le major de police, à la carrière exemplaire, a plaidé la maladresse mais assure avoir agi « dans le seul intérêt du service ». La justice rendra sa décision le 9 avril.

En matière d’enquêtes judiciaires, l’art de traiter un indicateur de police requiert du tact et du sang-froid, une grande maîtrise de soi et se révèle rarement exempt de tout danger. Pour en avoir méconnu les principes élémentaires dans une matière où il a pourtant excellé vingt-sept années durant, Christophe D., 50 ans, un major affecté à l’Office anti-stupéfiants (Ofast), comparaissait, mardi 25 mars, devant la justice, suspecté d’avoir révélé des informations confidentielles, violé le secret professionnel et consulté indûment des fichiers au profit d’un trafiquant notoire qu’il espérait recruter comme sa « source ». « Dans le seul intérêt du service », a-t-il répété à la barre, retrouvant dans sa posture, les mains jointes dev ant lui, le dos raide, l’attitude réglementaire du gardien de la paix qu’il fut avant de gravir l’échelle hiérarchique grâce à d’excellents résultats.

Sa disgrâce judiciaire, inattendue dans une carrière jalonnée de succès et de « féloches » – les lettres de félicitations en usage dans son administration –, s’est nouée en cinq minutes et une poignée de secondes, le 26 août 2024, lorsque ce policier a, de son propre aveu, peut-être péché par excès de confiance dans ses capacités à fabriquer un « indic ».

Ce jour-là, Christophe D. informe Sammy M., un trafiquant établi entre la France, Dubaï et la République dominicaine, que les faux papiers utilisés par son associé Marc S., en fuite à l’étranger, sont désormais identifiés par la police et que ce dernier doit s’en débarrasser toutes affaires cessantes. Cette information, cruciale s’agissant de la traque d’un individu sous le coup d’un mandat d’arrêt, le policier affirme l’avoir livrée pour appâter le chaland, stratégie risquée que résume son avocate, Me Lara Fatimi : « Il a fait le choix de donner un peu en espérant recevoir beaucoup. »

Conversation enregistrée

Problème numéro un : alors que sa hiérarchie avait refusé, par deux fois, de céder aux vœux du policier de recruter officiellement Sammy M. comme un informateur de l’Ofast, cette « source » étant jugée peu fiable, le policier avait enfreint les ordres de rompre tout contact et continué à échanger avec l’intéressé. « Une fois de temps en temps, bonjour, bonsoir », selon lui ; à travers 837 messages, d’après le dossier, sans compter des discussions en nombre inconnu, jusqu’à la fatidique conversation du 26 août.

Problème numéro deux : celle-ci a été partiellement enregistrée avant de parvenir entre les mains de la police judiciaire, puis de la justice, sous la forme d’une clé USB. Par quels services de police ou de renseignement cette sonorisation a-t-elle été captée, selon quels procédés techniques, quelle était l’identité de l’expéditeur de la clé USB ? Ce sont là autant de questions auxquelles l’enquête judiciaire n’a guère tenté de répondre, au grand dam de la défense de Christophe D.

Pour l’accusation, l’essentiel est ailleurs : dans l’hubris du major de police, piqué au vif par le refus de supérieurs de recruter « son » indicateur – une première dans sa carrière – et convaincu de pouvoir soutirer à Sammy M. des informations de première importance. Un tel entêtement s’est, du reste, révélé d’un médiocre rapport, la « source » de Christophe D. s’étant montrée chiche en « tuyaux » de première main. Tout au plus Sammy M. a-t-il confié au policier qu’aux premiers jours de sa cavale, après une évasion qui avait coûté la vie à deux surveillants pénitentiaires en mai 2024, Mohamed Amra, finalement interpellé en Roumanie le 22 février, cherchait à se procurer de faux documents d’identité – le scoop était modeste. Plus tard, Sammy M. fournira encore à Christophe D. le portrait d’un trafiquant britannique impliqué dans un important trafic de cocaïne entre la République dominicaine et l’Europe, dossier auquel la police française n’avait aucune part significative à prendre.

Acte de « trahison »

Ces maigres informations n’ont pas suffi à décourager Christophe D., convaincu que ses efforts finiraient par payer. Tel un joueur en déveine s’évertuant à miser toujours sur le même numéro perdant à la roulette, le policier a ainsi consulté à plusieurs reprises des fichiers de police concernant Sammy M. ou d’autres membres de sa bande, assurant à la barre, et contre l’évidence, ne jamais avoir transmis le fruit de ses recherches à quiconque.

Dès lors, il devenait difficile de savoir qui, du truand ou du fonctionnaire, était le plus utile à l’autre. Une chose certaine, établie par la procédure : le major D., loué par ses pairs pour sa pugnacité et sa loyauté, ne semble pas avoir tiré le moindre profit financier de ses « maladresses ». Pain bénit pour la défense : « Soit M. D. est un vrai ripou et vous ne seriez pas en train de le juger pour de tels faits, soit il n’a rien fait d’autre que son travail, peut-être maladroitement, mais toujours dans le seul intérêt du service », a plaidé Me Lara Fatimi.

S’il a convenu que « ni son train de vie ni son patrimoine ne relevaient de quoi que ce soit d’anormal », le procureur Eric Serfass ne s’est pas montré moins sévère pour autant, fustigeant l’acte de « trahison » de l’enquêteur, coupable, à ses yeux, d’une atteinte à « une valeur particulièrement protégée : le secret, qui, s’il éclate, fait partir en lambeaux tous nos moyens pour lutter contre ce fléau ». Requérant contre Christophe D. la lourde peine de trois ans de prison dont un avec sursis et cinq ans d’interdiction d’exercice de sa profession, le représentant du ministère public n’a pu s’empêcher d’entrouvrir le prochain volet de ce dossier judiciaire : la découverte de 6 000 euros en liquide dans le coffre-fort de la résidence secondaire du policier, en région parisienne. « Mon bas de laine », s’est justifié le major D. Des économies soigneusement empaquetées dans des sacs thermosoudés, pour l’essentiel en petites coupures de 10 et 20 euros. Le tribunal correctionnel de Paris fera connaître sa décision le 9 avril.

 

Source : Antoine Albertini pour Le Monde