Skip to main content

Menaces sur des juges à Nanterre : une femme condamnée à un an de prison ferme

By 26 mars 2025mars 28th, 2025Actualités
Avocat et marteau de justice

Récit  Quatre magistrats sont harcelés depuis trois mois par un collectif mené par une femme s’opposant à des décisions de justice. L’affaire a franchi un nouveau cap ces derniers jours avec des appels malveillants et des visites au domicile des magistrats.

Un juge repéré jusqu’à son domicile, appelé sur son numéro de téléphone portable personnel après que ses coordonnées ont été dérobées au tribunal. Un pli déposé dans sa boîte aux lettres. Des messages jetés sur son répondeur et trois de ses collègues visés par un harcèlement similaire. Les faits pourraient concerner un gros dossier de narcotrafic ou des affaires politiques ultrasensibles. Mais en réalité, les menaces qui durent depuis des mois ciblent les magistrats du tribunal pour enfants de Nanterre (Hauts-de-Seine), l’une des plus grandes juridictions françaises. Elles illustrent aussi la façon dont la justice est l’objet, comme bien d’autres institutions, d’une défiance grandissante sur fond de populisme, de conspirationnisme et d’un usage effrayant des réseaux sociaux.

Une femme en garde en vue

Le dernier acte de cette histoire très singulière s’est déroulé dimanche dernier, le 23 mars, avec le placement en détention provisoire d’une femme soupçonnée d’être en partie à l’origine de cette campagne contre les juges. Déjà connue pour s’en être pris aux magistrats, cette femme serait allée le mercredi précédent au domicile d’un juge déposer un courrier dans sa boîte aux lettres avant, le lendemain soir, de l’appeler à plusieurs reprises sur son téléphone portable et enfin, le surlendemain matin, de tenter de s’introduire dans un espace contrôlé du centre administratif de Nanterre où sont situés à la fois la préfecture des Hauts-de-Seine et le tribunal judiciaire. C’est à cet endroit qu’elle a été interpellée puis placée en garde à vue d’abord pour l’intrusion puis pour l’ensemble des faits précédents.

Dimanche, donc, cette femme a été placée en détention provisoire en attente de sa comparution immédiate ce mardi après-midi, une mesure rarissime. Le juge des libertés et de la détention (JLD) a pris cette décision après qu’elle a été déférée devant lui à l’issue de la garde à vue. La gradation des incidents et des menaces, dans un climat de grande virulence, aurait justifié cette mesure. Sollicité par « le Nouvel Obs », le parquet de Nanterre a confirmé la décision prise de détention provisoire et la comparution à venir devant la 16e chambre du tribunal correctionnel pour des faits qualifiés, à ce stade, d’appels téléphoniques malveillants réitérés et harcèlement moral sans incapacité de travail.

Des altercations et des incidents

Cette affaire intervient dans un climat particulièrement lourd autour de deux juges des enfants, d’un juge aux affaires familiales et d’un juge d’instruction du tribunal de Nanterre. Depuis trois mois, tous sont ciblés par cette femme et par une autre justiciable à la tête d’un collectif s’affichant pour la lutte contre la pédocriminalité, particulièrement actif sur internet. Deux plaintes sont déjà déposées suite à des altercations et plusieurs incidents, aussi bien au sein du tribunal judiciaire de Nanterre que dans la rue ou sur les réseaux sociaux avec des diffusions de vidéos qui ne sont pas sans rappeler la tonalité utilisée, sans contexte idéologique ni religieux, dans les vidéos du début de l’affaire Samuel Paty.

Par ailleurs, ce conflit a pris un autre aspect le samedi 8 février dans l’après-midi, place de l’Opéra à Paris, quand ces militants du collectif contre la pédocriminalité ont manifesté et s’en sont violemment pris à Jack Lang qui passait par là. L’ancien ministre de la Culture a été jeté au sol. On lui reprochait d’avoir signé, en 1977, une tribune approuvant les relations sexuelles avec des enfants. La vidéo de son agression est devenue virale sur les réseaux. Les vidéos ne montrent pas que quelques minutes auparavant, dans un mégaphone, le nom du juge des enfants du tribunal de Nanterre était hurlé, hué et désigné comme un complice des viols sur mineur et membre, avec d’autres magistrats, d’un prétendu réseau pédophile.

A la suite de cette manifestation, le président du tribunal de Nanterre, Benjamin de Paris, avait dénoncé dans un communiqué une « situation, inacceptable pour l’exercice serein et impartial des missions judiciaires des juges concernés, et illicite par le contenu des allégations et termes employés ». Le magistrat ajoutait que « toutes les mesures seront prises pour protéger les juges concernés par ces affaires ».

Jugée en comparution immédiate

A l’audience, ce mardi 25 mars, la prévenue à l’origine des appels malveillants et harcèlement envers le juge des enfants est apparue confuse, faisant mine de ne pas comprendre la gravité des faits et réclamant une hospitalisation en établissement psychiatrique, ce que les médecins experts qui l’ont examinée ne réclament pas, pour leur part.

Tel qu’on l’a découvert à ce procès, Joy P., 28 ans, employée chez un opticien, a déjà été condamnée par le passé pour harcèlement téléphonique et pour faux et usage de faux. C’est d’ailleurs à l’occasion de ses premières condamnations qu’elle a commencé à se faire défavorablement connaître au tribunal de Nanterre, venant sans cesse porter réclamation auprès de son juge d’application des peines et présentant un certificat de complaisance d’un kinésithérapeute pour éviter de se voir poser un bracelet électronique, ce à quoi elle avait été condamnée.

Concernant les menaces au juge des enfants, Joy P. a juré que sa réaction venait du fait qu’elle pensait ses trois enfants « maltraités » par ses beaux-parents. Depuis son divorce, ses enfants sont en effet placés chez leurs grands-parents paternels, à l’exception des vacances scolaires. « J’ai envoyé des mails parce que mes enfants ne vont pas bien, c’est tout », a-t-elle soutenu. Elle avait très facilement obtenu l’adresse professionnelle du juge des enfants. Elle jure en revanche avoir trouvé son numéro de portable personnel et son adresse privée « en appelant simplement Orange », ce dont le tribunal a semblé douter…

Thibault de Montbrial, avocat du juge des enfants qui a porté plainte, dénonçant « la ruse et les manipulations » de la jeune femme, a souligné les atteintes portées « au socle de notre contrat social » dès lors qu’un citoyen renonce au « rôle de régulateur » des juges.

En réclamant dix mois d’emprisonnement et le maintien en détention de Joy P., la procureure de la République présente à l’audience a mis en avant le fait que « des atteintes à l’autorité judiciaire sont de plus fréquentes et portent atteinte à la sérénité dans laquelle la justice doit être rendue ». Dans la soirée, les juges ont suivi les réquisitions du parquet et prononcé une peine d’un an de prison ferme et son maintien en détention « en raison du risque de réitération »« Vous aviez d’autres voies de droit, rien ne justifie ces subterfuges ! », a souligné le tribunal à l’adresse de la prévenue.

Aucun lien n’est établi entre les agissements de cette mère de famille et les attaques menées par le collectif contre la pédocriminalité qui s’est illustré ces dernières semaines. Une enquête sur ces derniers faits a en revanche été ouverte et dépaysée au parquet de Versailles qui mène les investigations sur ce volet.

« Le fait que [Joy P.] soit jugée à Nanterre, où les faits se sont produits, constitue une pression », a pour sa part observé l’avocate de la défense, plaidant « la paranoïa » de sa cliente qui « n’est plus dans la même réalité que la nôtre ». Pour éviter de prêter le flanc à de nouvelles mises en cause, le président du tribunal a débuté l’audience en précisant que les juges chargés d’examiner le harcèlement subi par leur collègue « ne le connaissaient ni professionnellement ni personnellement ».