
RÉCIT – Brahim Aouissaoui, 26 ans, est accusé d’avoir exécuté deux fidèles et un sacristain au nom de son rigorisme islamiste. Depuis cinq ans, il nie les faits et plaide l’amnésie malgré les nombreux éléments à charge contre lui. Son procès s’ouvre lundi et doit durer trois semaines.
Malgré les réticences de Brahim Aouissaoui à s’exprimer sur les faits, l’enquête menée par le pôle antiterroriste est parvenue, grâce notamment à la vidéosurveillance, à retracer son parcours criminel en France qui est, pour lui, «un pays de mécréants et de chiens». Après un voyage clandestin de plus d’un mois reliant la Tunisie à l’Italie, le jeune homme débarque à Nice le 27 octobre 2020 par le train de 20h31. Il passe la nuit dans le hall d’un immeuble de la rue d’Angleterre, situé à moins de 300 mètres de la basilique Notre-Dame, la plus grande église de la ville. Dès le lendemain matin, le Tunisien radicalisé semble faire des repérages autour du lieu de culte édifié à la fin du 19e siècle : les caméras de surveillance le filment assis pendant une dizaine de minutes en face de la majestueuse rosace, entre 10h53 et 11h04. Il contourne ensuite le bâtiment et en observe l’arrière depuis le square attenant, de 11h07 à 11h31, avant de se rendre à la mosquée. Des allées et venues qui se répètent tout au long de cette journée qui précède le passage à l’acte.
«Il y a une femme décapitée dans l’église»
Le 29 octobre, il entame sa matinée par des prières à la mosquée puis se dirige vers le parvis de la basilique dont les portes ont été ouvertes au public à 8h30 comme chaque matin par le sacristain de 54 ans, Vincent Loques, avant d’aller prendre un café à la boulangerie avec son ami Olivier. Brahim Aouissaoui s’engouffre dans la nef muni de trois couteaux, dont une lame de 17 centimètres, et croise le chemin de Nadine Devillers, une fidèle. À 8h49, le corps de la sexagénaire est découvert par des visiteurs, étendu sur le sol dans une mare de sang. L’autopsie révélera dix-sept plaies à l’arme blanche, dont une fatale au niveau de la carotide.
Effrayés, les témoins sortent en courant de la basilique. L’un donne l’alerte par la borne d’appel de la police municipale en signalant qu’une «femme dans l’église est décapitée, il y a du sang partout» ; l’autre avertit une paroissienne de 44 ans, Simone Barreto Silva, qui décide malgré la mise en garde d’aller porter secours à la première victime. Elle en ressort quelques minutes plus tard, chancelante, une chaussure en moins, et s’effondre sur la terrasse d’un café, le corps recouvert de vingt-quatre plaies sanglantes.
Alertés, Vincent Loques et Olivier s’enfoncent à leur tour dans la basilique et se retrouvent face à l’insatiable cruauté de l’assaillant. L’homme au couteau se jette sur le sacristain et l’égorge sous les yeux d’Olivier qui s’enfuit in extremis. Cinq policiers pénètrent dans l’église plongée dans un silence macabre, remontent lentement les traces de sang qui souillent les dalles quand un homme fond sur eux au cri d’«Allah Akbar». Il leur faudra tirer huit balles pour mettre fin au massacre. Affalé sur le sol, Brahim Aouissaoui psalmodie des prières et répète encore «Allah Akbar» avant d’être conduit en urgence à l’hôpital et opéré.
Quelques semaines plus tard, quand son état de santé permet au juge d’instruction de l’interroger, le natif de Jhina (au nord de la Tunisie) plaide l’amnésie. Confronté au relevé de ses empreintes digitales et aux images de vidéosurveillance, il prétend «contre toutes évidences, qu’il n’est pas l’homme qui est entré dans la basilique Notre-Dame» sans pour autant expliquer dans quelles circonstances il s’est retrouvé face aux policiers, résume l’ordonnance de mise en accusation que Le Figaro a pu consulter. «La position de mon client n’a jamais varié», remarque son avocat Me Martin Méchin qui réfute l’hypothèse d’une amnésie feinte. Les souvenirs de l’accusé concernant les faits pourraient en effet avoir été détériorés par la lourde opération qu’il a subie immédiatement après, admettent le neurologue et le psychiatrique qui l’ont examiné. Toutefois, ils estiment que le «caractère systématique et opportuniste des souvenirs présumés perdus relève d’un système de défense et d’un refus de toute collaboration avec l’autorité judiciaire».
Venger le prophète «par le sang et les armes»
En rejetant sa responsabilité, Brahim Aouissaoui prive les enquêteurs d’explications sur son passage à l’acte. Mais les témoignages de son entourage et l’étude de son téléphone ainsi que de ses consultations internet permettent d’entrevoir les rouages de sa radicalisation islamiste. Selon ses proches en Tunisie, cet enfant issu d’une fratrie de six qui tenait dans son pays un point de vente d’essence de contrebande s’est enfermé dans le rigorisme deux ans avant l’attentat. «Il avait complètement changé de comportement, était devenu assidu dans sa pratique religieuse ce qu’il n’était pas auparavant et avait tendance à s’isoler de sa famille (…) Il ne fréquentait plus que des salafistes dont certains avaient déjà été impliqués dans des dossiers terroristes et partageait manifestement leurs convictions», souligne l’ordonnance de mise en accusation. Brahim Aouissaoui a connu «une première tranche de vie marquée par l’alcoolisme et/ou la toxicomanie, s’est racheté dans le rigorisme et l’ascétisme avant de basculer dans l’engagement radical puis l’action terroriste», selon les experts psychiatres qui dressent de lui un «profil psychopathique violent».
Dans ce contexte, la republication des caricatures du prophète Mahomet par Charlie Hebdo, le 2 septembre 2020, semble avoir été un élément déterminant dans l’émergence du projet de commettre une attaque en France. Elle a en tout cas fait l’objet d’appels, par les organes de propagande de l’État islamique, à commettre des actions violentes dans l’Hexagone pour se venger. Une publication incitant à «défendre par les armes et le sang l’honneur du prophète bafoué par les caricatures» a ainsi été retrouvée dans le téléphone de l’accusé. Brahim Aouissaoui conservait également une photo du terroriste tchétchène Abdoullakh Anzorov qui a décapité le professeur Samuel Paty pour avoir montré à ses élèves une représentation du prophète, ainsi qu’une photo d’Emmanuel Macron lors des obsèques de la victime. «Ces deux images ont été publiées ensemble dans un numéro du magazine An Naba de l’État Islamique le 22 octobre 2020 incitant les jeunes musulmans à tuer des mécréants français par tous les moyens», relève l’enquête du parquet antiterroriste.
Des parties civiles «écartées du procès»
Depuis cinq ans, l’accusé est en détention provisoire dans des conditions d’isolement «très strictes», déplore Me Méchin. «De cette manière, il ne peut évoluer en gardant toute sa tête, son état mental s’est largement dégradé. Je me pose la question sur sa capacité à comprendre les enjeux du procès.» Selon nos informations, le séjour de Brahim Aouissaoui en prison a été ponctué d’incidents avec le personnel pénitentiaire et de procédures disciplinaires entraînant son transfert dans différents centres. À Meaux, en 2022, un détenu a rapporté avoir surpris une conversation au cours de laquelle le jeune homme affirmait préparer un nouvel attentat pour se venger de la police qui lui avait tiré dessus. Déplacé à Beauvais, celui qui encourt la réclusion criminelle à perpétuité se serait vanté auprès d’un autre prisonnier d’avoir «tué un prêtre et des femmes», écartant encore un peu plus la thèse de l’amnésie. Au téléphone avec son frère, il est même allé jusqu’à se dire «satisfait» de son acte que «Dieu a écrit» pour lui.
Malgré tout, le risque que les parties civiles restent sans réponse à l’issue du procès est grand, estime Me Lara Fatimi, avocate du syndicat de défense des policiers municipaux. «L’accusé nie contre l’évidence et c’est frustrant de ne pas entendre ses explications. Ça restera cependant un moment important pour que les parties civiles puissent s’exprimer.» Reste que la tenue d’un procès à Paris compromet le suivi de certaines victimes qui résident à Nice et ne peuvent se déplacer pour des raisons financières et professionnelles.
«Ils se sentent écartés du procès et ont déjà un goût amer», déplore leur conseil Me Sonia Maktouf, dont la demande de retransmission en direct au tribunal de Nice – comme cela avait été le cas pour le procès de l’attentat du 14-Juillet – a été rejetée par le président. «Il a estimé que c’était disproportionné», souffle-t-elle. Pour rappel, le procès de l’attentat de la Promenade des Anglais comptait plus de 2500 parties civiles, contre 31 pour celui de la basilique de Notre-Dame. Me Maktouf balaye : «Peu importe, chaque mot est important dans un procès et toute partie doit pouvoir le suivre.»