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Attaques au couteau, à la voiture-bélier… Cette stratégie islamiste des «mille entailles» qui veut mettre la France à genoux

By 3 mars 2025Actualités
Sécurité individuelle et légitime défense

ANALYSE – À Mulhouse, à Apt ou à Munich, les agresseurs islamistes multiplient les attaques au couteau ou à la voiture-bélier. Des assauts qui découlent d’une stratégie militaire éprouvée, mettant à mal les théories du «loup solitaire» et du «déséquilibré».

Un méticuleux travail de sape, bien mieux organisé qu’il n’y paraît. Après une relative accalmie ces dernières années, la « menace djihadiste » a fait son « retour » en France, et plus globalement en Europe, depuis la « fin 2023 »a statué il y a quelques jours le procureur national antiterroriste, Olivier Christen. Selon nos informations, au 1er décembre 2024, le Parquet national antiterroriste avait ouvert 59 procédures « en matière de contentieux djihadistes », soit 87 % du total des procédures ouvertes. Ce chiffre était de 48 en 2021, de 41 en 2022 et de 38 en 2023. Après des années de baisse consécutive, cette hausse brutale est due, notamment, à la propagande relayée par les sphères islamistes.

« Cette diffusion de propagande a un impact très fort sur des personnes qui ne seront jamais en contact avec les organisations terroristes, ou en tout cas pas nécessairement », a souligné Olivier Christen. Ces individus vont, à partir de ces documents de propagande que relaient abondamment les prédicateurs sur les réseaux sociaux et les messageries cryptées, « se convaincre d’une nécessité de passage à l’acte et utiliser les modes (d’action) promus par ces organisations ».

« David contre Goliath »

Quelles méthodes promeuvent l’État islamique ou al-Qaida, pour ne citer qu’elles ? Afin de mener la guerre contre les « infidèles » sur leur propre territoire et pousser à la création d’un « califat mondial », ces organisations terroristes prônent une doctrine éprouvée, que les observateurs militaires surnomment stratégie des « mille entailles ». Elle n’a rien de nouveau : elle aurait notamment été utilisée par le renseignement pakistanais contre l’Inde, dans les années 1970, et d’aucuns assurent que l’Ukraine a mis en place cette tactique contre la Russie depuis 2022. Elle fait globalement le lit des insurrections de par le monde, dans des situations qui les opposent à des armées d’État ou à des groupes paramilitaires puissants. « Cette technique, c’est David contre Goliath, le petit contre le grand. Et, dans ce type de combat, tous les coups sont permis », note auprès du Figaro une source experte du terrorisme.

« Qu’est-ce que c’est, la stratégie des “mille entailles” ? Si vous êtes un nain, que vous voulez tuer un géant et que vous n’avez pas d’arme massive, il faut le faire saigner mille fois. Il faut lui faire mille petites coupures, et ces mille petites coupures vont le piquer, vont l’agacer, et puis petit à petit vont lui faire mal, et puis petit à petit il va s’affaiblir, et puis un jour il va tomber à genoux », résume l’avocat Thibault de Montbrial.

Ainsi, les Ukrainiens, moins nombreux que les soldats russes, vont privilégier les frappes localisées de drone pour cibler sans se découvrir ; les cartels de la drogue en Amérique latine, comme Tren de Aragua, vont multiplier les courtes fusillades contre la police pour marquer leur territoire ; les djihadistes, quant à eux, vont mener des séries de petites attaques pour montrer qu’ils peuvent frapper partout, et à toute heure.

L’Europe, « ventre mou » de l’Occident

Dans les sphères islamistes, la doctrine est mise en exergue pour la première fois par Abou Moussab al-Souri, aujourd’hui considéré comme l’inspirateur du djihadisme international tel qu’on le connaît. Dès février 1982, alors qu’il est âgé de 24 ans, le Syrien participe à l’insurrection de la ville de Hama (Syrie), fomentée par des Frères musulmans. Après s’être exilé en France, puis en Espagne, et après avoir rejoint Oussama Ben Laden en tant que prédicateur et stratège, il écrit un Appel à la résistance islamique mondiale, long de 1 600 pages. « Plutôt que de frapper les États-Unis, il préconise des attaques individuelles aveugles et sanglantes (…) en Europe, qui serait selon lui le “ventre mou” de l’Occident, et tout particulièrement en France, qui compte le plus important pourcentage de musulmans en Europe occidentale », rappelle le docteur en sciences politiques Arnaud Lacheret. Aujourd’hui, le sort d’al-Souri est méconnu, depuis sa capture par la CIA en 2005.

Mais son idéologie a perduré : en 2010, le magazine de propagande d’al-Qaida, Inspire, se fait le relais de cette doctrine insurrectionnelle. Le journal, qui vise les « djihadistes nomades » – autrement dit les jeunes immigrés ou descendants d’immigrés musulmans en Occident susceptibles de se radicaliser – appelait à mener des « opérations solitaires » dans les « pays ennemis ». Il conseillait de louer un « 4 × 4 », d’y installer des lames sur les pare-chocs, et de foncer sur les terrasses de restaurants bondées de Washington.

Quatre ans plus tard, en septembre 2014, les « mille entailles » sont de nouveau prônées, cette fois par le porte-parole et responsable des opérations terroristes extérieures de l’État islamique, Abou Mohammed al-Adnani« Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen, en particulier les méchants et sales Français, ou un Australien, ou un Canadien, ou tout citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah, et tuez-le de n’importe quelle manière », clamait-il dans une intervention. « Si vous ne pouvez pas trouver d’engin explosif ou de munition, alors isolez l’Américain infidèle, le Français infidèle ou n’importe lequel de ses alliés, écrasez-lui la tête à coups de pierre, tuez-le avec un couteau, renversez-le avec votre voiture, jetez-le dans le vide, étouffez-le ou empoisonnez-le. Si vous êtes incapable de le faire, alors brûlez sa maison, sa voiture ou son entreprise, ou détruisez ses cultures, et si vous êtes incapable de le faire, alors crachez-lui au visage. »

Innombrables attentats

Depuis, le terrorisme « à bas coût » a explosé dans le monde entier. Dès le 20 décembre 2014 à Joué-lès-Tours, un individu pénètre dans un commissariat et agresse au couteau plusieurs policiers sous les cris d’« Allah akbar ». S’ensuivront d’innombrables attentats similaires, à Magnanville, contre le père Hamel, au Carrousel du Louvre, à Levallois-Perret, contre Arnaud Beltrame, sur le marché de Noël de Strasbourg, à la prison de Condé-sur-Sarthe, à la préfecture de police de Paris, dans un parc de Villejuif, à Romans-sur-Isère, à Colombes, contre Samuel Paty, dans un lycée d’Arras, près du pont Bir-Hakeim, à Apt ou à Mulhouse, il y a quelques jours. La liste est loin d’être exhaustive.

Les autres pays d’Europe ne sont pas épargnés, ne serait-ce qu’en Allemagne, avec l’attaque de Solingen, en juillet 2024, et de Munich jeudi 13 février, ou en Autriche, où un adolescent de 14 ans a été poignardé à mort par un Syrien il y a quelques jours. « Les grandes opérations planifiées et spectaculaires sont beaucoup plus rares que les attaques simples. La sophistication entraîne un risque de repérage ou d’échec pour les terroristes », explique Marc Hecker, chercheur à l’Ifri, spécialisé sur les questions de terrorisme et de radicalisation.

Comme le note une étude des chercheurs Xavier Crettiez et Romain Sèze, portant sur 350 individus détenus pour des faits de terrorisme, le profil du djihadiste type varie peu. Il s’agit d’un jeune homme urbain, demandeur d’asile, immigré ou descendant d’immigrés, pratiquant l’islam au moins « ponctuellement », ayant souvent un « passé de délinquant » mais présentant peu, voire pas, de « vulnérabilité psychologique »« Seuls 8 % des acteurs se sont vus diagnostiquer des troubles psychiatriques et 16 % des fragilités psychologiques moyennes ou fortes. Aucun élément n’incite à penser l’existence d’une prévalence de troubles psychologiques qui disposeraient à l’engagement djihadiste », peut-on lireEt de préciser que « les violences politiques, comme dans d’autres familles combattantes, n’attirent que peu d’individus fragiles et atteints de troubles mentaux ».

« Entailler le contrat social »

Car la stratégie des « mille entailles », et le djihadisme plus globalement, ne sont pas seulement idéologiques, discriminants et barbares, mais bel et bien politiques. L’objectif est de faire « lentement saigner le corps social », souligne Marc Hecker. Le but est de « répandre la peur au sein des populations occidentales, afin de les faire douter du sérieux de leurs forces de sécurité et de leurs responsables politiques », reprend notre source experte du terrorisme. « Ces petites attaques, dont certaines passent inaperçues, surtout lorsqu’elles ne provoquent pas un lourd bilan humain, ont pour dessein de mettre en évidence la vulnérabilité et l’isolement relatifs des civils, et ainsi d’“entailler” le contrat social, conclu entre les citoyens et leur État », censé les protégerLes organisations terroristes espèrent, une fois le « contrat » rompu, d’abord déstabiliser nos démocraties, puis provoquer une guerre civile aux relents racistes qui contraindrait les immigrés et les descendants d’immigrés musulmans, pas seulement les radicalisés, à garnir les rangs des forces islamistes.

De fait, experts et observateurs ont de plus en plus de mal à croire à la thèse du « déséquilibré » ou du « loup solitaire », souvent soutenue par les assaillants face aux enquêteurs – même s’il existe évidemment des individus souffrant de troubles psychiatriques parmi ceux-là. « Il faut certes que nous conservions notre calme et nos capacités à dissocier celui qui est un terroriste de celui qui est un fou, parce que c’est notre honneur. Mais, quand nous analysons le phénomène d’un point de vue global, il ne faut pas perdre de vue que même les fous sont manipulés par des gens dont l’objectif est de nous détruire »estimait déjà en 2018 Thibault de Montbrial.

Sept ans plus tard, l’individu somalien qui a blessé trois fonctionnaires devant la préfecture de police de Paris, le 4 février dernier, a dû être interné en psychiatrie. Pourtant, le préfet Laurent Nuñez a assuré, peu après les faits, que ses « effectifs (lui) ont dit que l’individu avait crié à plusieurs reprises “Allah akbar” ». Il a finalement été mis en examen pour « tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique », et non pour terrorisme. En février 2024, un agresseur malien a blessé trois passants au hasard gare de Lyon, avec une arme blanche. Sa garde à vue avait un temps été levée, car « incompatible » avec son état psychologique, et il avait finalement été mis en examen pour « tentatives d’assassinat et violences avec armes aggravées ». Pourtant, les enquêteurs avaient découvert un compte TikTok à son nom, où il écrivait en description d’une vidéo datée du 2 décembre 2023 : « Dans trois mois, qu’Allah m’accueille dans son paradis. »

Source : Le Figaro