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Anthony, attaqué à Sarcelles : « J’ai été égorgé parce qu’il m’a pris pour un policier »

By 5 mars 2025mars 10th, 2025Actualités

Attaqué au cri d’« Allah akbar », le jeune homme espère que le caractère terroriste des faits sera reconnu au procès de son assaillant, qui s’ouvre ce mercredi.

Il est un peu plus de 20 heures ce vendredi-là. Dans la pénombre de cette soirée de septembre 2020, au fond d’une impasse déserte pour cause de restrictions Covid, Anthony rassemble ses dernières forces. Son agresseur vient, avec une violence inouïe, de lui entailler l’oreille et la carotide avec une feuille de boucher. Le jeune homme prend appui avec une main sur une barre du portail du commissariat de Sarcelles devant lequel il attendait pour déposer une plainte. Et il décoche un coup de pied circulaire en direction de la tête de l’assaillant, puis un second au thorax, envoyant à terre l’arme blanche avec laquelle il vient d’être blessé. Son pronostic vital est engagé. Il ne doit sa survie qu’à ce réflexe, les réminiscences d’une enfance durant laquelle son père lui a appris les rudiments de l’autodéfense. « J’ai réussi à me battre pour ma vie et j’ai peut-être évité d’autres morts », nous explique ce jeune trentenaire, devenu manageur dans la restauration.

Il est convaincu que, ce jour-là, l’accusé croyait s’attaquer à un membre des forces de l’ordre. Nous sommes le 25 septembre 2020, une campagne virulente est en cours au Pakistan contre la France, fustigeant la republication des caricatures de Mahomet. Le matin même, un Pakistanais a commis un attentat devant les anciens locaux de Charlie Hebdo. Et lui, Anthony, alors que le jour tombe, est habillé de vêtements noirs, avec des chaussures de sécurité, adossé à la grille du commissariat en attendant qu’on vienne lui ouvrir pour qu’il dépose une plainte après un problème un peu plus tôt dans la journée avec un client du restaurant où il travaille. La seule parole prononcée par son assaillant, un ressortissant pakistanais, au moment de le frapper : « Allah akbar ».

Pas de saisine du Parquet antiterroriste

Le Parquet national antiterroriste ne s’est pas saisi de cette affaire, notamment car l’enquête ne montre « aucun engagement djihadiste » de l’individu, « aucun intérêt particulier pour une idéologie quelconque », selon le Pnat. Le parquet spécialisé n’a pas vu non plus de dissimulation dans ses déclarations elliptiques, y voyant uniquement un lien avec la personnalité de cet homme « isolé en raison de sa situation irrégulière, précaire, et présentant un niveau d’intelligence se situant dans la limite basse de la moyenne ».

Pour Me Pauline Ragot, l’avocate d’Anthony, c’est une mauvaise interprétation du dossier : le mode opératoire, la cible présumée, le cri d’« Allah akbar » au moment du passage à l’acte, et le fait que cela se déroule quelques heures seulement après un attentat au hachoir devant les anciens locaux de Charlie Hebdo attestent du caractère terroriste de cette agression.

En audition, l’accusé a reconnu qu’il avait connaissance de l’attaque commise le matin même, et du fait que l’assaillant voulait venger le Prophète. Il dira : « Je sais ce que sont les caricatures, j’en ai entendu parler. Ils ont tort de faire ça, et ce n’est pas la première fois. » Quand un enquêteur lui demande si on peut tuer quelqu’un pour des caricatures, il répond : « Je ne sais pas ce que Dieu ou le Prophète a pu ordonner. » Il a également indiqué ignorer ce que sont la charia et le djihad, « tout en précisant spontanément que les talibans [disent] faire le djihad et qu’il les comprend car ils essaient de faire vivre leur pays ». Selon l’accusation, il a également déclaré « ne pas avoir de liens avec les talibans, mais que les Américains avaient envahi l’Afghanistan et que les talibans voulaient se libérer ».

L’autre élément à prendre en compte aux yeux de la partie civile, c’est la réitération. Saif U. est identifié en août 2021 alors qu’il vient d’être arrêté à La Courneuve à la suite d’une rixe pendant laquelle il avait un cutter. Quand les policiers arrivent et veulent l’interpeller, ivre, il se débat violemment en criant « Allah akbar » à plusieurs reprises. À tel point que les fonctionnaires de police doivent utiliser leur taser pour le maîtriser. En garde à vue, il a nié l’apologie du terrorisme, indiquant qu’il ne s’en souvenait pas à cause de l’alcool.

« Un attentat qui ne dit pas son nom »

« Mon client a le sentiment que la justice ne prend pas la mesure de ce à quoi il a été confronté », souligne l’avocate d’Anthony. « C’est un attentat qui ne dit pas son nom. Tous les éléments caractéristiques du terrorisme sont réunis. L’accusé est dans la dissimulation, c’est une instruction de la sphère islamiste. » Anthony veut croire qu’il est encore temps pour la justice, au moment du procès qui s’ouvre ce mercredi, de changer la qualification des faits et d’en reconnaître le caractère terroriste : « Je suis persuadé que j’ai été égorgé parce qu’il m’a pris pour un policier. Pour moi, c’est une question politique. Au moment des faits, les autorités ne voulaient pas d’un deuxième attentat le même jour. »

Assis au café où nous le rencontrons quelques jours avant l’ouverture du procès, il est impatient. D’être face à l’homme qui est accusé de l’avoir mutilé. De lui montrer qu’il est toujours debout, qu’il a avancé, que lui, cet assaillant, n’a pas gagné. Saif U. est jugé à partir de ce mercredi pour tentative d’assassinat et risque la prison à perpétuité. S’il comparaissait pour une qualification terroriste, il risquerait la même peine.

« Des preuves irréfutables »

Durant toute la durée des investigations, il a oscillé entre la contestation des faits, et la mémoire défaillante, affirmant même parfois : « C’est possible que ce soit moi et possible que ce ne soit pas moi, je n’arrive pas à m’en souvenir. » Une attitude qui pourrait être due à une volonté de dissimulation ou à une « amnésie de sauvegarde », selon le psychiatre qui l’a examiné et qui ajoute que l’acte ne peut pas avoir été commis lors d’une désinhibition pulsionnelle sous l’effet de l’alcool ou du cannabis. Un accusé fuyant et glaçant. Pendant la confrontation avec la victime, confrontation qu’il a demandée, il a refusé de parler des faits, répétant en boucle, à cinq reprises, qu’il voulait « voir les blessures » d’Anthony, « voir pourquoi [s]a vie est foutue à cause de lui ».

Il m’a pris ma tranquillité d’esprit, une liberté que je ne pense pas pouvoir retrouver un jour.

Anthony, victime de l’attaque à l’arme blanche

Anthony, lui, l’a bien reconnu comme étant son agresseur et l’ADN de ce Pakistanais de 24 ans à l’époque a été retrouvé sur une bouteille en plastique, une casquette et une couverture laissées sur les lieux par l’assaillant. La couverture et la feuille de boucher appartiennent à son frère. Son téléphone a borné sur les lieux au moment de l’agression.

« Il est lâche », nous lance Anthony. « Il y a des preuves irréfutables. Plus on approche de l’audience et plus je commence à avoir du dégoût pour lui. Il m’a pris ma tranquillité d’esprit, une liberté que je ne pense pas pouvoir retrouver un jour. » Et d’expliquer le retentissement de ce qu’il a vécu sur son quotidien, au-delà de ses cicatrices et de sa paralysie faciale : « Je suis toujours sur mes gardes, j’ai toujours un trousseau de clés à la main pour pouvoir l’utiliser comme un poing américain si on m’attaque. Quand je suis en position d’attente quelque part, je suis systématiquement en recherche de solution au cas où il arrive quelque chose. Je fais encore des cauchemars, sur la fin de vie, sur le terrorisme, quand il y a une actualité particulière. Je n’oublierai jamais ses yeux un peu globuleux, et ce regard qui change en un instant, un regard noir, dans lequel je vois tout de suite qu’il veut me tuer, m’abattre. Je veux qu’il assume. »

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